Nous voilà chez nous. Quel silence ! C’est l’endroit le plus calme de la terre. Vous le verrez vous-mêmes. C’est si beau ici : il n’y a personne.
– Mais nous sommes là.
– Trois hommes ne peuvent tout souiller en un jour.
– Et pourquoi pas ?
(Stalker, Andreï Tarkovski)

Cela, j’aurais pu le dire moi aussi en ce mois de février 2013, alors qu’avec Alice, mon assistante, Jean-Baptiste, le chef opérateur, et notre chauffeur, entassés à bord d’un trop petit véhicule, nous franchissions la porte de la Zone interdite autour de Tchernobyl. Au terme d’un périple de deux heures, au bout d’une longue route abîmée et enneigée, tracée sans détours, comme si déranger la nature était une affaire de géométrie, nous arrivions à notre destination finale – une vaste étendue plongée dans la radioactivité, zone encerclée, surveillée, réduite au silence. Courageux, aurait-on pu dire, alors qu’en réalité, à ce stade encore, nous avons été inconscients. Toute image que nous connaissions, tout avertissement que nous avions pu entendre, toute idée que nous avions pu nous en faire, tout s’est avéré largement insuffisant au contact de la Zone – ruine imparfaite, inclassable malgré sa détresse.

Si, pour chacun d’entre nous, la visite à Tchernobyl était une première, si aucun d’entre nous n’a jamais été un Stalker – le passeur, le revenant régulier dans cet espace en suspens –, très vite j’ai pu comprendre que mon rapport à cet endroit ne saurait se limiter à la simple tâche d’achever un projet pour le prix SAM. Que moi aussi j’allais pouvoir faire du trafic d’ici vers l’extérieur, devenir une sorte de Stalker. Non celui qui fait passer les visiteurs clandestins, ou de la ferraille, mais celui qui tente de résister à la Zone avec les moyens de l’art.

J’ai toujours été fascinée par l’exactitude avec laquelle Tarkovski a raconté la Zone dans son film, alors que personne ne pouvait encore imaginer la catastrophe qui allait avoir lieu quelques années plus tard. Le passage où Stalker explique la Zone à ses deux compagnons est symptomatique à cet égard.

« La Zone est un système très compliqué. Il y a plein de pièges, qui sont tous mortels. J’ignore ce qui se passe en l’absence des hommes, mais dès qu’ils apparaissent, tout se met en mouvement. Des pièges disparaissent, d’autres les remplacent. Les endroits qui étaient sûrs deviennent infranchissables. La route devient simple et facile, ou bien semée d’embûches. C’est ça, la Zone. On pourrait la croire capricieuse, mais à chaque instant elle est telle que nous l’avons faite par notre propre état d’esprit. Il y a même eu des cas où les gens rebroussaient chemin à mi-parcours. D’autres mouraient au seuil même de la Chambre. Tout ce qui se passe ici dépend non de la Zone, mais de nous. »

Évidemment, Tarkovski n’a pas raconté Tchernobyl. Mais les paysages, les décors et les situations qu’il a anticipés se sont révélés étrangement réalistes et proches de ce que j’ai pu observer pendant mon voyage dans la Zone – lieu du subjectif par excellence, où tout est à l’état de pressentiment, de vérité obscure et indistincte, où à chaque instant s’exprime ce double sentiment d’attraction-répulsion, produisant aussi bien le lugubre que le sublime. Car l’intense émotion que l’on ressent à Tchernobyl relève de l’individuel. Rendre compte de la réalité sur place de manière objective ne fonctionne pas. La nature déformée, les maisons abandonnées, la ville fantôme de Pripiat se présentent à nous comme une série de tableaux lamentables et figés dans le temps. Ils participent de notre effroi et de notre excitation puisqu’ils réveillent en nous les souvenirs les plus enfouis, permettent des transferts auxquels nous ne nous attendions pas.

Rien que les contrôles, systématiques à chaque changement de zone de danger et opérés en fonction de nos déplacements plusieurs fois par jour, ou encore la présence de deux jeunes militaires, les « guides » qui nous ont été affectés pour le séjour dans la Zone, suscitaient la peur, convoquaient des déjà-vu réels ou illusoires. Au départ, on ne comprenait pas tout à fait pourquoi on était fliqué régulièrement, pourquoi, partout où l’on allait, nos « guides » sortaient des détecteurs de radioactivité, qui hurlaient parfois terriblement. Pourquoi il leur arrivait de chuchoter à certains endroits qui semblaient plus touchés que d’autres. Pourquoi ils passaient sous silence nos questions. Puis, petit à petit, on s’est rendu compte que tout ça était réel. Que l’on marchait sur le tapis d’irradiations et que cette terre était condamnée pour des centaines d’années. Que l’ennemi invisible se cachait partout, et qu’il s’amusait à laisser des traces.

Je me souviens très distinctement du premier jour. De l’altération du paysage que j’ai pu observer en passant de la zone libre à la zone interdite. L’hiver était exactement le même des deux côtés – rude, silencieux et très blanc –, mais soudain j’ai eu l’impression d’assister à un changement de décor, comme au théâtre. Alors qu’à l’extérieur la nature semblait parfaitement en sommeil et statique, à l’intérieur elle ne pouvait pas s’endormir. Les maisonnettes abandonnées au milieu de la forêt faisaient corps avec la nature, les arbres, dont les membres douloureux, complètement intoxiqués, ont remplacé les habitants, les arbres qui, comme des squelettes, ont pris possession des sols et des fenêtres pour tenter d’échapper à la contamination. Cette symbiose, ce rapprochement solidaire de l’inanimé et du vivant, tous deux rongés par le même mal, m’a très vite habitée. Je me suis dit que j’avais mon film à ce moment précisément, quand j’ai vu cette lutte de la matière pour une forme de délivrance.

Trouver la paix, alors que tout s’abandonne à la contamination et que le réacteur numéro 4 à l’origine de la catastrophe est si proche, comme un volcan endormi, ne nous a jamais été donné dans la Zone. Comment ne pas y penser, alors que l’on se fait contrôler en permanence ? Comment ignorer les panneaux qui signalent le haut niveau d’irradiation ? Comment ignorer les consignes de sécurité en cas de fuite radioactive ou d’incident, quand elles sont omniprésentes ? Comment, enfin, ne pas avoir la curiosité de poser des questions au personnel sur place ? À ces gens qui sont obligés de passer des contrôles médicaux tous les six mois afin de relever toute anomalie en germe… ?

La méthode des Ukrainiens pour faire passer la pilule consiste en un accueil chaleureux. Alors que le silence radioactif règne dans l’obscurité hivernale au dehors, les pensionnats de Pripiat qui hébergent les visiteurs – le personnel technique de la Centrale, les scientifiques, les journalistes… – s’efforcent d’offrir une certaine hospitalité. Les lieux ont beau être très chargés, décorés de manière conviviale, avec des statuettes de la Vierge Marie, des tapisseries à motifs populaires et de fausses fleurs, rien n’y fait. L’odeur du passé, la sensation qu’ici rien n’a été changé depuis la catastrophe, est trop puissante. On ne parvient jamais à se détendre alors que se poursuit le flirt angoissant avec le danger. Dort-on entre des murs contaminés ? Nos lits sont-ils rongés par la radioactivité ? L’eau qui coule dans ces vieux tuyaux n’est-elle pas souillée à jamais ? À Tchernobyl, boire, manger, se laver devient superflu, mis à part quelques occurrences où l’on est dos au mur, comme à l’occasion de ce dîner donné à la cantine du pensionnat à notre arrivée.

Là encore, malgré la tentation de se laisser aller au festin orgiaque que l’on nous a offert, la réalité, cette désolation de laquelle on ne peut se défaire, nous a vite rattrapés. On n’humanise pas le désastre avec un repas, aussi délicieux soit-il. On le rend encore plus doux-amer. Et les plats maison qui défilent sous nos yeux, « pierogis », viandes panées, salades, harengs marinés, vodka, et toutes ces spécialités qui évoquent par ailleurs mon enfance en Pologne, ne peuvent faire oublier l’outrage fait à la terre et aux milliers de personnes qui y ont vécu autrefois. C’est aussi à travers la répulsion du corps qui se défend de goûter à cette table très chargée que se construit en nous cette nouvelle forme de prise de conscience. Elle touche à la paranoïa. J’ai de l’acidité qui remonte rien qu’en tenant un bout de pain dans la main. Je deviens très suspicieuse quand je vois nos guides ukrainiens ne pas accepter les bières qu’on veut leur offrir pour les remercier. Ils refusent catégoriquement et, d’après leur conversation en ukrainien, je comprends qu’ils craignent que les bouteilles soient restées trop longtemps dans les stocks de la cantine. Mais comment savoir pour tout le reste ? Comment savoir sur quelles terres ces aliments ont été cultivés, ces animaux élevés, etc. ? Comment être sûr de ce que l’on mange en Ukraine ? Vu la manière dont la catastrophe de Tchernobyl a été traitée par les autorités, soviétiques tout d’abord, ukrainiennes ensuite, nous ne pouvons être certains de rien. Alors, tant qu’à faire, ne vaut-il pas mieux se restreindre, ne rien avaler, ne rien toucher, faire au plus vite et prendre la fuite ? Nous commençons à croire que c’est ce qu’il faut faire.

Tourner au milieu d’un désastre nucléaire n’est pas chose simple. J’en avais déjà payé les frais avant le départ. La chef opérateur avec qui j’avais fait la préparation du film pendant près d’un mois m’a lâchée un dimanche après-midi, à quarante-huit heures du départ. Elle a pris en compte in extremis les conseils de ses proches l’incitant à ne pas risquer sa santé pour un film d’art. J’ai eu beaucoup de chances de trouver Jean-Baptiste, qui n’a peut-être pas eu assez de temps pour mesurer le danger et qui s’est lancé dans le projet à bras-le-corps. Les risques étaient-ils si élevés ? J’ai du mal à faire une estimation. Mais, une fois sur place, on nous a expliqué que nous avions fait le bon choix de venir en hiver. Alors qu’en été la Zone offre un paysage luxuriant de verdure, habité par une faune sauvage exceptionnelle qui semble s’être adaptée à la radioactivité, l’hiver a le mérite d’offrir une protection supplémentaire aux visiteurs. La neige, le froid, les vêtements et les chaussures nous protègent davantage des particules que le vent balaie.

Tourner au milieu du sinistre nucléaire est périlleux puisque, malgré la délimitation des zones de danger, la radioactivité est volatile. Elle peut être acceptable à un endroit, puis devenir extrêmement dangereuse cent mètres plus loin. Il arrivait, lorsque nous étions en train de filmer, que les détecteurs de nos « guides » se mettent d’un coup à hurler péniblement. Fallait-il arrêter ? Non, nous étions effrayés, mais nous continuions. Refouler notre effroi semblait être la seule solution pour ne pas se laisser dévorer par la peur.

Puis j’ai tenu à filmer à l’intérieur d’une maison abandonnée. J’avais envie de montrer ce paysage désolé depuis une fenêtre ou une porte, depuis un point de vue plus humain. Alors que nous entrions avec Jean-Baptiste à l’intérieur d’une ancienne école maternelle et que nos guides avec leurs détecteurs étaient bien loin, j’ai été prise d’un profond malaise, j’ai senti comme une chape de plomb qui s’abattait sur mon crâne, une douleur terrible mêlée à une odeur de métal. J’ai demandé à Alice de me passer le détecteur, ça hurlait. Et plus on avançait, plus le niveau de radioactivité montait. Nous sommes sortis aussitôt, au détriment des images. Ce n’est qu’après l’incident que nous avons remarqué que nous nous trouvions dans un périmètre plus touché, avec un panneau d’interdiction d’entrer planté non loin. Nos guides ne nous avaient pas prévenus. Ils ne pouvaient pourtant pas ignorer le danger. Pourquoi nous avoir exposés ? Cela m’a rendue plus méfiante encore.

Tourner au milieu de cette zone de désolation s’avère vite épuisant. La peur qui monte crescendo au fil des heures, l’impossibilité de subvenir dans la Zone à nos besoins les plus élémentaires – je ne me suis pas lavée de tout le séjour, je n’ai fait que manger du chocolat apporté de France et bu de l’eau achetée à Kiev – m’ont fait écourter le séjour, d’autant plus que les conditions météo ne nous ont pas permis de tourner quelques séquences à partir d’un hélicoptère. Nous avons passé trois nuits dans la Zone, au lieu des quatre initialement prévues. Et c’est seulement une fois de retour à Kiev que nous avons appris que, très peu de temps après notre départ, le toit du bâtiment annexe à l’ancien sarcophage du réacteur numéro 4 s’était effondré et que quatre-vingts employés qui travaillaient sur la construction du nouveau sarcophage avaient été évacués « par précaution ».

Neuf mois ont passé depuis mon séjour dans la Zone interdite autour de la centrale de Tchernobyl. Pourtant, je commence à peine à mettre des mots sur cette expérience. Enfin, mettre des mots et, aussitôt, avoir cette capacité à enfouir mes pensées et émotions, qui auraient sinon tendance à virer à la paranoïa. Car, à l’inverse des camps de concentration et d’extermination, Tchernobyl n’est pas un lieu de mémoire. Tchernobyl et sa zone d’exclusion sont bien en vie. Une vie qu’ils mènent dangereusement depuis vingt-sept ans et pour des siècles encore. Sous haute surveillance et pourtant échappant à tout contrôle – on n’enferme pas la radioactivité dans une cage, on ne la confine pas, tout au plus la passe-t-on sous silence.

S’il y a une mémoire de Tchernobyl, il y a celle notamment d’une région florissante aux bords du Pripiat, un affluent du Dniepr où les terres étaient fertiles et où il faisait bon vivre. Celle des populations locales, ces milliers de personnes évacuées d’urgence et dont seuls les habitats abandonnés rappellent encore la présence. Celle des héros soviétiques qui ont donné de leurs vies – techniciens de la centrale, soldats, pompiers de Pripiat dépêchés sur place le jour de la catastrophe, le 26 avril 1986, afin d’éteindre un incendie. Celle encore des enfants de Tchernobyl ou des malades qui souffrent aujourd’hui d’affections développées à cause de la radioactivité, que ce soit en Ukraine, en Biélorussie ou en Pologne.

S’il y a une mémoire de Tchernobyl, celle qui nous permet de revoir les événements et d’y être davantage sensibilisés, d’autant plus que nous avons vécu entre-temps Fukushima, images à l’appui, c’est certainement celle d’un « incident » tout d’abord. Incident, accident, incendie, autant de mots qui détournent l’attention, qui minimisent, qui nous bernent, afin que nos confortables existences chauffées au combustible nucléaire ne soient pas trop bouleversées. Tchernobyl n’a jamais été seulement une catastrophe locale, même si les populations ukrainiennes et biélorusses (soviétiques à l’époque) en sont toujours les plus touchées. Et sa portée symbolique – l’explosion annonçant la déconfiture d’un système totalitaire à bout de souffle – n’a jamais été aussi importante. Au-delà du nuage radioactif qui a traversé le territoire européen, poussé par le vent et dont les particules ont été dispersées avec les précipitations, Tchernobyl a marqué notre histoire contemporaine en fixant à l’activité de l’homme une limite, qui reste difficile à accepter. Faillir face à l’atome, alors que la probabilité était minime, a posé la question non seulement de la gestion des conséquences de la catastrophe nucléaire, mais aussi celle des choix politiques et économiques qui jusqu’à présent gouvernent notre quotidien et qu’il ne semble pas évident de remettre en cause.

S’il n’y a pas de mémoire de Tchernobyl, si Tchernobyl et sa zone d’exclusion ne pourront jamais être classés « lieu de mémoire », « monument » ou « ruine », bien qu’ils en approchent la définition, c’est que leur mort est en réalité la très lente et interminable convalescence d’une blessure qui n’arrive pas à cicatriser. Une blessure dont il faut continuer à construire le récit et la mémoire.

Texte écrit par Ewa Wohn