Cœurs de pierre. Du fantastique naturel à la biologie minérale

Des « pierres à images » aux « pierres de rêves », le pouvoir de fascination des roches est connu pour engendrer rêveries profondes et visions infinies. Communicant sans médiation avec la psyché, les dessins minéraux affichent une plasticité en apparence similaire à celle des organismes (dendrites, veines, arborescences, nervures, capillarités etc.) qui agit comme un puissant stimulant pour l’imagination. Roger Caillois qualifie de « fantastique naturel » cette étrangeté du monde minéral qui se présente comme auto-organisé tout en étant dépourvu de propriétés vitales. Selon le philosophe, les roches et leurs « écritures » doivent leur extraordinaire puissance d’évocation à leurs qualités biomorphiques, permettant au vivant de s’y reconnaître, de s’y projeter, voire de s’y prolonger : « Je les devinais contenir dans leur masse imperturbable, la totalité des transformations possibles de la matière, sans rien en exclure, ni même la sensibilité, l’intelligence, l’imagination »[1].

Pour autant, la symbiose des règnes humain et minéral dans l’imagination n’est-elle que pure illusion de l’esprit ? Les grottes de Naica et la Cité de Yonaguni fournissent deux exemples de réalisations dont la part entre processus naturel et action humaine semble spontanément difficile à décider. Pour les premières, la description prémonitoire par Jules Verne de ces mégacristaux de plusieurs mètres dans Voyage au centre de la Terre, plus d’un siècle avant la découverte des grottes mexicaines, démontre la possibilité d’une intuition de formes de vie qui précèderait leur découverte. Pour la seconde, le docteur Schoch, invité à explorer la construction sous-marine, ne parvint pas à trancher quant à l’origine naturelle ou humaine du monument. Avançant de concert l’explication d’un site terraformé et celle d’un ziggurat[2] vieux de plus de dix mille ans, le géologue affirme que l’architecture régulière de la construction pouvait tout aussi bien être une production anthropique que l’œuvre de microorganismes proliférant à sa surface. Troublant la distinction entre l’intelligence de la nature et l’ingénierie humaine, ces deux utopies minérales interrogent ainsi à nouveaux frais le rapport de l’esprit vivant à la matière inanimée. Prolongeant l’interprétation psycho-poétique proposée par Caillois, elles permettent en effet de repenser l’imaginaire des pierres et leur rapport à l’organicité. La collision entre biologie, psychologie et géologie permet-elle alors de redessiner la carte du vivant ? Jusqu’où l’hypothèse d’une biologie minérale est-elle tenable ?

Intuitions animistes

La distinction naturelle entre les êtres vivants et le monde minéral semble si solidement ancrée dans les représentations collectives que prêter une vitalité aux pierres semble de prime abord relever d’une pure fiction (tels les géants de pierre de J. R. R. Tolkien ou de Michael Ende), de biais cognitifs hallucinatoires (à l’instar de la paréidolie, par laquelle le cerveau reconnaît des visages dans des formes hasardeuses) ou plus généralement de processus animistes (par lesquels un esprit attribue une intentionnalité à une chose inerte). Relevant d’une pensée dite « primitive », ces mécanismes psychologiques sont activés afin de pallier le manque de réponse rationnelle face à un objet dont l’existence ou le fonctionnement ne répond à aucune loi scientifique connue. Ils expliquent ainsi pourquoi on a pu prêter une vie aux « demoiselles coiffées » (les hoodoos, cheminées magmatiques et colonnes de pierre sculptées par l’érosion) ou à la chaussée des géants en Irlande (un alignement de quarante mille colonnes basaltiques hexagonales), et de manière plus flagrante encore face au mystère des pierres mouvantes (Sailing Stones) de Racetrack Playa (Death Valley, Californie) qui a laissé perplexe la communauté scientifique pendant plusieurs décennies. Au fond d’un lac asséché, ces blocs rocheux laissaient en effet apparaître de mystérieux sillons sur des dizaines de mètres, comme s’ils s’étaient déplacés de façon autonome, sans qu’aucune intervention humaine ou animale ne puisse être constatée. L’explication la plus plausible consistait à dire que la conjonction de vents très forts et de fortes pluies rendant les sols glissants suffisaient à provoquer le transport des pierres, mais elle laissait encore inexpliqués les brusques changements de trajectoires et la profondeur des traces. Les travaux de Richard D. Norris, James M. Norris et Ralph D. Lorenz [3] affinèrent la première version en observant que le gel à la surface de la terre suffisait à rendre les pierres mobiles, mais en l’absence de vérifications expérimentales plus poussées, les roches de Racetrack Palaya ont fait l’objet des spéculations les plus diverses, allant de la concentration d’énergie magnétique au complot de la CIA en passant par l’invocation des fantômes de la Vallée de la Mort.

Les légendes entourant le phénomène sont révélatrices d’un rapport de l’esprit aux pierres qui ne reconnaît pas spontanément leur inertie. Face à la sophistication de leurs formes graphiques et à la complexité de leurs organisations, l’esprit humain ne semble pas spontanément se résoudre à y voir l’effet du hasard. Les trainées géométriques des pierres de la Vallée de la Mort, le cercle parfait dans l’agate, la dimension fractale des développements cristallins sont autant de faits naturels parfaitement indépendants de l’intelligence humaine, mais qui en adoptent la logique, la modélisation mathématique et la créativité. Il est absolument fascinant de constater au microscope les similarités entre des objets cristallins synthétiques et la coque renfermant l’acide nucléique de certains virus ou le squelette siliceux de certains radiolaires, ou celles entre la spirale resserrée des écailles des pommes de pin et la structure très particulière de certains métaux (non périodique, à symétrie locale pentagonale, mettant même en jeu le nombre d’or). L’ « écriture des pierres », comme le nomme Roger Caillois, désigne ainsi ce système de traces proprement minérales par lequel les lois de la nature s’expriment sans volonté, ni finalité. Dans toute sa gratuité, la capacité plastique du minéral traduit une intelligence non intentionnelle qui concurrence l’esprit humain et défie sa compréhension. Pour Caillois, les pierres élaborent même un véritable langage, bien qu’insignifiant, auquel s’applique une sémiologie particulière : « Déchiffrer pareille graphie, si graphie il y a, ne consisterait pas à démêler des écheveaux de ligatures inextricables, mais à développer de nouveau des signes fréquents et repliés sur eux-mêmes au point de n’être plus qu’allusions à leur propre forme.»[4]

La réponse animiste de l’esprit humain face aux pierres en dit donc moins de la vitalité intrinsèque du monde minéral que du rapport de l’homme à lui-même. Renouant avec un réflexe infantile (dans la théorie freudienne, l’enfant de moins de sept ans est naturellement porté à douer les objets d’une âme), l’homme qui s’émerveille du « fantastique naturel » des pierres cherche surtout à s’identifier à l‘intelligence de leurs formes, à rendre visibles les processus invisibles de son propre psychisme. Révélatrice d’une auto-perception narcissique, la conscience animiste de l’homme lui permet in fine de reconnaître dans l’intelligence de la nature la marque de sa propre ingéniosité et de s’en attribuer, par transfert, la compétence poétique. Au sein de ce fantasme psychocentré généralisé, l’homme et la pierre font jeu égal, la psychologie de l’un répond à l’écologie de l’autre, formant ensemble une communauté ontologique imaginaire.

Individuations cristallines

La connivence entre le vivant et le minéral dans le fantasme animiste peut-elle alors se concrétiser, se constater au cœur de la matière ? Dans le règne minéral, le cristal, qui a la capacité de croître et de se reproduire, éprouve précisément la perméabilité de la frontière avec le vivant en adoptant certains de ses comportements distinctifs. Le philosophe Gilbert Simondon, comme Louis Pasteur avant lui, en a d’ailleurs fait le paradigme du développement biologique. Sa forme auto-organisée suit en effet une progression organique : en arborescences et en dendrites, par addition de volume (ions, molécules) à sa surface, selon un rythme métastable commun avec le vivant. Au stade premier de la nucléation, la morphogenèse du cristal s’effectue à partir d’un fluide, une eau-mère, dont les constituants sont d’abord en désordre, avant que l’intervention de macromolécules ne stabilise les agrégats préformés. Les mécanismes de croissance suivent ensuite une logique vitale : des protéines acides canalisent la direction de la structure, tandis que l’échange avec des facteurs extérieurs (température, espace, présence d’impuretés etc.) en ajuste la vitesse. La théorie simondonienne s’inscrit donc dans un matérialisme radical où se nivellent à la racine les genres minéral et biologique, rejoignant les positions réductionnistes de la biochimie contemporaine. La biologie moléculaire a en effet démontré l’identité de matière entre les êtres vivants et les objets inanimés, et leur réponse commune aux mêmes lois et propriétés physico-chimiques. Mais Simondon semble aller plus loin encore lorsqu’il fait de la structure cristalline le modèle de l’ « individuation », c’est-à-dire de la génération biologique des individus[5]. En associant au cristal une figure biomorphique, il ne décrit pas seulement un principe de développement générique, un « système » physique comprenant tous les corps matériels, mais bien la genèse d’une singularité vitale. Sous son énigmatique apparence, le cristal présente les caractères d’une plasticité individuelle, équivalente à la morphogenèse organique, dessinant des corps uniques comme seule la nature vivante sait en produire. A l’image des tracés concentriques et sinueux de l’onyx, le cristal affiche des formes parfaitement non assimilables aux autres règnes, démontrant avec superbe son irréductible singularité.

Cette analogie entre le cristal et le vivant rencontre toutefois quelques limites, notamment pondérée par l’argument de la finitude. Le cristal atteint en effet un état final, (l’arrêt des processus moteurs, une taille définitive) dont est en effet incapable l’être biologique. En vertu de sa nature fondamentalement néoténique[6], ce dernier ne parvient jamais à stabilisation totale, ressemblant davantage à un corps en constante cristallisation qu’à un cristal déjà constitué. Les développements épigénétiques de l’individu, au moins aussi importants que le programme génétique chez l’homme, place l’homme entre « le cristal et la fumée », pour reprendre l’expression du biologiste Henri Atlan[7], dans un état d’inachèvement ou de métastabilité perpétuelle qui le rend sensible aux grandes métamorphoses comme aux infimes variations de son environnement. Le vivant ne peut effectivement être dit « vivant » qu’à condition d’être engagé dans un processus de transformation qui le différencie en permanence de son milieu. Découlant directement de la première, la seconde différence fondamentale entre pierre et organisme tient dans le mode d’échange particulier du vivant avec le monde extérieur. Là où le règne minéral évolue par juxtaposition, addition de matière, le vivant croît, lui, par « intussusception » (selon le terme avancé par Lamarck et avant lui par Bourguet et Buffon), c’est-à-dire que des organites spécialisés, comme le chloroplastes et les mitochondries, sont capables de transformer l’énergie extérieure pour mieux l’investir dans le milieu biologique intérieur. Aussi, si la théorie transformiste de la philosophie naturaliste affirme bien la complexification croissante des corps naturels et leur graduation progressive, elle n’en pose pas moins une différence de nature entre vivant et minéral. La roche peut ainsi se différencier spatialement de son environnement mais elle reste essentiellement dépendante de ses propriétés physiques (sur le site de Naica, les cristaux de gypses sélénites présentent une morphologie directement indexée sur les conditions particulières des grottes : une humidité proche de 100% et des températures extrêmes avoisinant les 60°C) tandis que le vivant suit une logique de développement qui le distingue fondamentalement de son milieu naturel. Ce dernier ne peut opérer un retour total au milieu qu’au moment de sa mort, lorsque poussière redevenant poussière, il finit par se confondre avec lui. Le circuit autarcique du vivant, désignée par Francisco Varela et Humberto Maturana sous le nom d’autopoïèse[8], constitue ainsi la différence économique essentielle par laquelle l’être biologique s’émancipe de son destin naturel et se différencie de la pierre. Poétique du minéral versus auto-poïétique du vivant, le cristal constitue un point de bascule entre les deux règnes, placé au seuil du « fantastique naturel » et d’un naturalisme merveilleux.

Chimères biominérales

Si l’on ne peut procéder à un réductionnisme strict qui annihilerait toute différence entre minéraux et êtres biologiques, il n’en reste pas moins que l’étude des qualités biogéniques du cristal permet de reconsidérer leur parenté et leurs interactions constantes. Bien que fondée sur la distinction essentielle entre deux groupes de substances — organiques (bactéries, champignons, glucides, protides, lipides etc.) et minérales (roches, sels minéraux, eau, dioxyde de carbone etc.) — la chimie pense ainsi les conditions de leurs créations réciproques et de leur interdépendance ancestrale. La production de minéraux par les êtres vivants, ou biominéralisation, est un phénomène consubstantiel à l’apparition de la vie, qui remonte au moins au début du cambrien, il y a plusieurs centaines de millions d’années. Ongles, os, dents, coquilles, carapaces, épines, perles ou calculs rénaux, le corps vivant génère des substances minérales dont il instrumentalise les propriétés magnétiques[9] ou la rigidité. L’organisme humain compte en ce sens nombre d’éléments minéraux (une soixantaine recensée) qui interviennent de manière très active dans le fonctionnement métabolique, tout nécessaires qu’ils sont à la contraction des muscles, au transport de l’oxygène, à la conduction des impulsions nerveuses, à la coagulation du sang, au maintien de l’apport hydrique, à la constitution des tissus tels que les muscles, à l’activation d’enzymes et de d’hormones, comme à l’équilibre du rythme cardiaque ou du système immunitaire. Inscrite au cœur de la morphogenèse du corps vivant, la biominéralité peut également être à l’origine de la formation de pierres hybrides, dites « organiques » : le marbre résulte ainsi de la sédimentation de calcaires marins, la mellite et l’ambre sont issues de végétaux fossilisés tandis que la nacre est produite par biosynthèse. Pour autant, le règne minéral est-il capable d’évoluer dans l’autre direction, d’être lui-même organiquement géniteur ? Si la possibilité d’une réciprocité des processus biominéraux ne semble pas aller de soi, quelques pierres chimériques font figures d’exception en affichant non seulement des dynamiques de croissance et de reproduction, déjà constatés au sein des cristaux, mais encore de réparation et d’hybridation.

La découverte de pierres au comportement inédit a ainsi su déloger certaines propositions scientifiques de leurs assises théoriques. Les « trovants », dont le plus grand parc se trouve à Costesti (Roumanie), sont des minéraux fascinants capables de grossir (de quelques grammes à plusieurs mètres), de se multiplier et de se reconstituer après avoir été fendue sans intervention extérieure, au simple contact de l’eau. Sous son apparence surnaturelle, ce mode particulier de « concrétion » a néanmoins été élucidé, non sans mal, par les scientifiques. Formés sur des gisements de sable et de gravier, les trovants présentent la particularité de voir leurs substances minérales s’échapper sous l’effet de la pluie pour se transformer en un véritable ciment, capable de lier entre eux de minuscules granules et d’augmenter le volume de la pierre. Cependant, cette explication ne saurait rendre compte de deux phénomènes plus troublants : d’une part, la présence, aux abords immédiats des trovants, de mêmes pierres de tailles plus modestes qui pullulent tels des racines ou des bourgeons, de l’autre, la présence en leurs cœurs de cercles concentriques colorés rappelant les anneaux de croissance que l’on trouve au creux des arbres coupés. Monstre minéral, empruntant ses formes au vivant, le trovant constitue ainsi une entité naturelle qui associe de manière tout à fait singulière la matière minérale à des dynamiques organiques, inaugurant les termes d’un mélange des genres déconcertant, d’une plasticité semi-biologique inouïe.

La seconde pierre chimérique révèle une évolution insoupçonnable de la sphère minérale sous l’effet des bouleversements écologiques causés par l’homme. Dans une étude publiée en 2014, une équipe de géologues menée par le professeur Patricia Corcoran (Université de Western Ontario) fait part de la découverte sur les plages de l’île d’Hawaï de plusieurs roches d’un nouveau genre, composées de sable, de roche volcanique, de végétaux, de coraux et… de débris plastiques. Nommés « plastiglomérats », ils adoptent visiblement un comportement adaptatif similaire à celui du vivant en intégrant des éléments étrangers à son propre corps qui, s’ils sont bien d’origine pétrolière, n’en restent pas moins totalement artificiels. Luttant pour sa vie dans des milieux de plus en plus contaminés par la pollution, cette pierre aux facultés bioniques donne l’impression d’avoir développé sa propre stratégie évolutive, en un sens quasi darwinien. Marqueur de l’anthropocène actuelle, cette ère géologique dominée par la part de l’action humaine, l’émergence de cette catégorie minérale hybride, semi-artificielle, reconfigure les classifications naturalistes habituelles et inaugure le temps d’une évolution minérale directement comparable à celle de le vie. Anomalies de pierre, inaugurant une nouvelle causalité minérale, les plastiglomérats débrident les imaginaires de la science et revitalisent ceux de l’art.

Mémoire fossile

Ces deux derniers exemples achèvent de convaincre de la leçon de Claude Bernard pour qui la vie ne se définit pas, mais s’expérimente, l’impossibilité de dessiner le périmètre effectif du règne biologique entraînant en effet de facto l’impossibilité d’en livrer une formule définitive. L’évolution similaire des mondes géologiques et organiques les rappelle à la possibilité de leur indifférenciation originaire[10], à celle d’un retour à un état où pierres et organismes entretiennent une relation de compatibilité, sinon de complémentarité, historique. Les recherches actuelles en exobiologie (l’étude de la vie en-dehors de l’espace terrestre) convergent dans l’affirmation de plus en plus franche de la dimension prébiotique du monde minéral et de sa condition de nécessité quant à l’émergence de la vie. Les scientifiques semblent de plus en plus conscients du rôle actif joué par les minéraux dans la constitution des premières vies bactériennes, en fournissant une protection aux molécules carbonées et en permettant la sélection de celles qui présentent le plus grand avantage biologique (celles capables d’autoréplication). Après avoir longtemps été relégué au second plan derrière l’eau et l’air, le minéral apparaît aujourd’hui comme un acteur majeur de la biogenèse. Plusieurs chercheurs n’hésitent d’ailleurs plus à considérer le modèle aquatique du développement comme un postulat géocentré, qui rendrait les chercheurs aveugles à d’autres scenarii possibles : l’existence d’une vie microbienne dans les lacs de méthane sur Titan[11], la présence supposée d’acides aminés sur la comète Tchouri[12] ou la découverte de micro-structures auto-organisées dans la matière plasmatique (des particules de poussières stellaires dont la structure hélicoïdale autoduplicatrice rappelle celle des organismes) [13].

Quelle que soit la véracité de ces découvertes, la possibilité d’une vie inorganique, désormais actée, élargit considérablement les frontières de la biosphère au-delà des limites spatiales et temporelles de la vie individuelle. Le monde minéral se situe sur le plan d’une périodicité cosmique, une temporalité dilatée et en un sens inhumaine, où la question de la mortalité est subsumée sous celle de la mémoire. Le naturel lapidaire a ceci de fantastique qu’il renvoie à une mémoire sans conscience qui le relie directement aux fonctions les plus essentielles de l’organicité. La pierre n’est certes pas une mémoire vivante, ni même son parent pauvre, mais elle constitue à n’en pas douter la mémoire même du vivant. La fossilisation permet en effet de garder une trace du passage de la vie, autant que de l’évolution des êtres biologiques, en sorte que toutes les inscriptions, tous les graphes à la surface des roches « peuplent d’une moire mystérieuse un insondable deuil minéral »[14]. La sédimentation apparaît comme une opération de frayage et de traçage en une certaine limite comparable au processus de marquage cérébral par les traces mnésiques : « Dans la pierre (…) chaque image est fixée comme si l’épaisseur du minéral conservait la nuée, la flamme ou la cascade à tous les instants de sa métamorphose kaléidoscopique. Chacun d’eux, témoin immortel, est enregistré pour longtemps : pour toujours, à l’échelle de la brève saison humaine. »[15] Monument à la vie autant qu’aux morts, cette mémoire fossile est la pierre de touche d’une vision panspermatique du cosmos au sein de laquelle l’organicité ne saurait suffire à désigner toutes les manifestations du vivant. Loin d’occuper un en-dehors de la vie, le monde minéral, éminemment plastique, apparaît finalement comme le lieu matriciel et méta-biologique dans laquelle le vivant prend et perd forme, un espace lui-même vivace où le point d’origine de la vie coïncide avec l’horizon de son éternité.

Florian Gaité. Ce texte a été rédigé dans le cadre de l’exposition personnelle d’Angelika Markul au CSW Ujadowski Caslte en 2016.

Florian Gaité est docteur en philosophie, chercheur (Institut ACTE, Sorbonne Paris I-CNRS), critique d’art et commissaire d’exposition indépendant. Ses travaux croisent théorie de la création, psychanalyse et sciences du vivant, notamment à partir du concept de « plasticité » et des problématiques relatives aux affects. Actif dans les champs des arts plastiques et de la danse contemporaine, il travaille également en tant que rédacteur pour la presse (Art Press, Paris-art, Inferno-magazine, Opossum…), auprès des artistes et des structures culturelles (Centre Pompidou, Point Ephémère, Institut français…).

[1] Roger Caillois, Le Fleuve Alphé, Paris, Gallimard, 1978.
[2] Edifice religieux d’origine mésopotamienne, à usage cérémoniel, construit en terrasses superposées.
[3] R.D. Norris, J.M. Norris, R.D. Lorenz, J. Ray, B. Jackson, « Sliding Rocks on Racetrack Playa, Death Valley National Park: First Observation of Rocks in Motion », PLoS ONE, 9 : 8, 2014.
[4] Roger Caillois, L’Ecriture des pierres, Genève, Skira, 1970, p. 87.
[5] « Un cristal qui, à partir d’un germe très petit, grossit et s’étend selon toutes les directions dans son eau-mère fournit l’image la plus simple de l’opération transductive (…) L’opération transductive est une individuation en progrès », in L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, Millon, 2005, pp. 32-33.
[6] La néoténie de l’individu (Kapp, Canguilhem, Leroi-Gourhan) suppose l’inachèvement structurel de l’homme. La nature inclut une « ouverture épigénétique » de ce dernier à son environnement naturel et culturel, qui constitue la base biologique de sa plasticité.
[7] Henri Atlan, Le Cristal et la fumée. Essai sur l’organisation du vivant, Paris, Seuil, 1979.
[8] Ils introduisent la notion dès 1973 en co-écrivant l’article « De máquinas y seres vivos » (reproduit dans Autopoiesis and Cognition, Boston, Reidel, 1980), ainsi que dans « Autopoiesis: The organization of living systems, its characterization and a model », BioSystems, Vol. 5, 1974, pp. 187-196.
[9] Bactéries, algues et animaux utilisent notamment des cristaux de magnétite, qui renferment des oxydes de fer agissant comme des aimants, pour s’orienter dans le monde.
[10] L’histoire de la vie comporte une séquence de plusieurs dizaines de millions d’années au cours desquelles des formes intermédiaires, ni vivantes, ni inertes, ont abondamment crû dans les océans.
[11] J. Stevenson, J. Lunine, P. Clancy, « Membrane alternatives in worlds without oxygen : Creation of an azotosome », Science Advances, vol. 1, 1, 2015.
[12] Notamment par les astrophysiciens Chandra Wickramasinghe de l’université de Buckingham et son collègue Max Wallis, de l’Université de Cardiff, lors du National Astronomy Meeting 2015 à Llandudno, au Pays de Galles. Mais leurs thèses furent vivement critiquées par la communauté scientifique.
[13] V. N. Tsytovich & al., « From Plasma Crystals and helical Structures towards inorganic living Matter », New Journal of Physics, 9 : 263, 2007.
[14] Roger Caillois, L’Ecriture des pierres, op., cit., p. 87.
[15] Ibid., p. 121.